New Journal Issue on Jean Hering

The swiss journal Revue de théologie et de philosophie just published a special issue on one of the earliest pupil of Husserl and Reinach from the Göttingen period, the Alsatian phenomenologist Jean Hering (1890-1960). The issue is directed by Dominique Pradelle (Sorbonne University) and Claudia Serban (University of Toulouse). There are 6 original contributions dealing with phenomenological idealism and realism, connections between phenomenology, theology, and exegesis, as well as on phenomenology of dream. Dr. Rev. Jochim Feldes also gives a thorough description of the Nachlass kept in Strasbourg. All contributions are improved versions of presentations held at a conference organized in 2015 at the Archives Husserl de Paris / Ecole normale Supérieure. Check it out!

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Lettre-Préface de Levinas

levinasNous publions aujourd’hui un nouveau document de valeur conservé au Centre d’études phénoménologiques : la version originale inédite de la lettre-préface d’Emmanuel Levinas à la traduction italienne par le Professeur Fabio Ciaramelli de quatre textes : 1. « La philosophie et l’idée d’infini », Revue de Métaphysique et de Morale, 1957, pp. 241-253 ; 2. « La trace de l’autre », Tijdschrift voor Filosofie, 1963, pp. 605-623 ; 3. « Énigme et phénomène », Esprit, 1965, pp. 1128-1142 ; 4. « Langage et proximité », chapitre d’En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Ces textes ont été réunis dans un volume paru en 1979 et intitulé La Traccia dell’Altro, Naples, Tullio, Pironti. Nous remercions Fabio Ciaramelli de nous avoir autorisé à publier ce document.


Préface à l’édition italienne

Les textes traduits dans ce recueil représentent les divers points d’une recherche qui pressent les modalités originelles du sensé, non pas dans le savoir où l’être est donné et saisi, mais dans la relation-de-moi-à-autrui. La signification du sens, le pour-l’autre par lequel le donné sensé déborde les limites de sa propre définition, ne se réduit pas à la visée du signe en lui vivant, qui vaut moins que la présence du signifié « en personne », ni à la finalité, moins riche que le contentement de la fin obtenue ou réalisée. Le pour-l’autre tiendrait à la mise en cause de moi par autrui – à la vérité « qui accuse – veritas redarguens » de Saint-Augustin – à ma responsabilité pour l’autre homme qui se dit silencieusement dans son visage : le sens tiendrait à la fraternité humaine. L’éthique qui tend ainsi à s’affirmer comme philosophie première, est donc privilégiée ici nullement à cause d’un quelconque souci d’édification ou de valeurs (qu’il ne s’agit d’ailleurs pas de dénigrer), mais à cause du sens que recherche la philosophie.numerisation-8-page-001

Le secret d’autrui : l’impossibilité pour moi d’accéder à sa vie intérieure directement comme il y accède lui-même ; le refus de cette vie à sa présence pour moi en original, semblable à la présence d’une couleur ou d’une odeur perçue ; la nécessité où je me trouve, pour connaître l’intimité de l’autre homme de passer par son expression : jeux de physionomie, gestes, langage, œuvres ; bref, le fait que de la conscience étrangère, aucune représentation n’est possible sans l’apprésentation husserlienne – tout cela signifie-t-il seulement une imperfection de la connaissance du prochain ? Le secret d’autrui, ne décrit-il pas précisément le mode d’être d’autrui comme pure altérité qu’une quelconque ouverture au connaître trahirait ? Cette connaissance, prétendument imparfaite d’autrui, n’est-elle pas, plutôt, l’envers d’une autre relation, plus ambitieuse que la connaissance et se dessinant autrement qu’elle ? Mais il faudrait, il est vrai, aussitôt se demander si l’altérité d’autrui entre dans une relation quelconque. N’est-elle pas l’absoluité même ? N’exigerait-elle pas, en tant qu’altérité, que toute relation à elle, se défasse dans sa référence même et que, de moi à l’autre, elle reste sans cesse en retard ? (Relation qui serait, peut-être, la temporalité du temps, dans sa diachronie). Retard qui ne serait pas un défaut de précision, mais un au-delà de la mesure ; soit le « mesurer » même de la démesure de l’altérité, réfractaire à l’adéquation de la vérité et, dès lors, l’au-delà de toute satisfaction de besoin que la vérité dans son « Erfüllung » annonce, préfigure et prépare. Mais retard qui aussi irait plus haut que la visée de la connaissance égalant l’être, se référant à lui ; mouvement par delà toute égalité ou conscience de soi, – dépassement de soi.

numerisation-7-page-001Cette référence du moi à l’altérité, à jamais secrète d’autrui – ou cette façon de « mesurer la démesure » par les retards non-rattrapables, du moi sur l’autre homme – ne signifie ni une détermination simplement négative de la non-connaissance, ni le retour, sous un autre nom, de la connaissance dans la non-connaissance. Il s’agit de tout autre chose. Elle trouve son hypotypose dans l’ordre éthique où s’ouvrent aussi et de nouveaux modèles pour penser, à partir de la justice, la ressemblance et l’égalité des hommes, et pour entendre la transcendance dans les modulations de l’altérité humaine.

Emmanuel Levinas

Paris le 7 juillet 1979


 

Forthcoming! Etudes phénoménologiques – Phenomenological Studies

The Center for Phenomenological Studies at UC Louvain and the Philosophy Department at Marquette University are pleased to announce that the first issue of Etudes Phénoménologiques – Phenomenological Studies will be published by the end of the year (Peeters Press). Don’t forget: there is already a Call for Papers for the next issue in 2017 (« Life as a Phenomenon » and Varia Section).

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Merleau-Ponty à De Waelhens (11 & 12 novembre 1948)

Dans ces lettres de Novembre 1948 classées E25 et E25 (bis), Merleau-Ponty discute des débuts de la collection « Bibliothèque de Philosophie » chez Gallimard (qui devait au départ s’intituler « Philosophies »), fondée par Jean-Paul Sartre et par lui-même. La traduction par Ricoeur du premier tome des Idées directrices de Husserl sera bien le premier volume publié, mais la traduction française (par G. Granel) de la Crise ne viendra que bien plus tard (en 1976). Elle sera précédée de la traduction française (par E. Burckhardt et J. Kuntz) de La structure de l’organisme de Kurt Goldstein (1951) et par la traduction française du Kantbuch (1953) par De Waelhens et Biemel. Ces derniers accèderont à la requête de Merleau-Ponty et rédigeront une introduction magistrale qui passe aujourd’hui encore pour l’un des commentaires les plus clairs et les plus pénétrants du texte concerné. 


11 novembre 1948

20 rue Jacob VIe

Cher ami,

Juste un mot, en hâte, pour vous remercier de votre lettre, de tout ce qu’elle a d’aimable, et aussi du souci que vous prenez très gentiment de la collection « Philosophies… ». Oui, ce que vous dites est exact , il ne faut pas que l’éditeur soit tout de suite rebuté par un ouvrage de vente trop lente. Aussi pensons-nous qu’il ne faut pas commencer le Kantbuch. Nous commencerions par Ideen I (de Ricoeur), nous aimerions publier aussitôt après la Krisis, der Aufbau des Organismus, et, comme quatrième ou cinquième volume le Kantbuch. Je crois que les trois premiers ouvrages rassureraient Gallimard. Même ainsi, il faut dès maintenant mettre à l’étude la publication du Kantbuch. Si donc vous pouviez redemander à Nauwelaerts votre liberté, voudriez-vous, je vous prie, me communiquer votre version du Kantbuch ? Vous me disiez en même temps que les droits de traduction ont été donnés à Nauwelaerts par l’éditeur allemand.

Quant à votre propres initiales sur La Structure du Comportement, si je vous les ai demandées, c’est que je les trouve aussi bonnes, fortes et justes que possible ; croyez-le bien, je vous en prie. Je suis bien heureux que vous me les envoyiez — vous me faites plaisir, et vous me rendez un bien grand service : je ne puis pas sans outrecuidance marquer moi-même le lien de ce premier livre avec le second, comme les différences avec Sartre. Je vous dis donc merci de tout coeur. Pouvez-vous, je vous prie, m’en adresser un double ? La réimpression du livre est décidée depuis longtemps, et l’éditeur n’attend que mes corrections pour le faire. J’irai le voir aussitôt que j’aurai votre lettre.

Encore merci pour tant de choses. Je viens d’écrire au P. Van Breda, et (conditionnellement) à Ricoeur, au sujet de la traduction de la Krisis.

Je vous prie de présentent mes respectueux hommages à Madame de Waelhens et d’accepter l’expression de toute ma vive amitié.

Maurice Merleau-Ponty


12 novembre 1948

Cher ami,

Votre lettre me parvient au moment où j’allais mettre à la poste une réponse à votre précédente. J’y ajoute donc ce double post-scriptum.

  1. En ce qui concerne l’article, je comprends vos raisons et que je m’y rends. Il faut que le texte paraisse d’un seul tenant. Sartre consulté, voici donc la solution que je vous propose. Nous publions l’ensemble d’un seul coup, tel que vous me l’avez donné. Et, pour décharger la première partie de la revue (trop souvent macrocéphale) nous plaçons votre texte comme « témoignage » aussi tôt après les articles de tête. (Ceci aurait d’ailleurs l’avantage de présenter avec un indice de subjectivité votre critique du caractère belge. Nous éviterions peut-être quelques désabonnements et vous quelques rancunes. Or il ne faut craindre ni les désabonnements ni les rancunes, mais il ne faut pas les chercher).
  2. Je pense encore à ce que vous me dites du Kantbuch. Et lisant ce même la préface parfaite, – profonde, vigoureuse, sobre, – que vous avez écrite pour Wesen der Wahrheit, je me dis que la solution serait là : que vous vouliez bien faire une préface (non kantienne, mais heideggerienne, un commentaire interne) pour le Kantbuch, sans vous astreindre, naturellement, à être aussi précis et complet que dans le commentaire de W. der W. – Si vous consentiez à faire ce nouveau travail, il n’y aurait plus de problème.

Je me hâte de mettre ceci à la poste et vous serre bien amicalement la main.

Maurice Merleau-Ponty


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Merleau-Ponty à De Waelhens (11 juin 1948)

Cette lettre classée E24(3) clôt les échanges relatifs à la polémique avec Löwith dans Les Temps modernes au sujet de l’engagement politique de Heidegger qui a donc connu un écho bien plus important en France qu’en Belgique. Ces échanges montrent que De Waelhens a joué un rôle important dans ce qui apparaît rétrospectivement comme un effort de dissocier la philosophie existentielle, dont se revendiquent Sartre et Merleau-Ponty, du nazisme. Car, à côté de la dimension historique, tel était bien l’enjeu du « dossier » constitué deux ans durant (1946-1948) par Les Temps modernes. On peut bien sûr penser que De Waelhens était lui-même sensible à la « cause » de l’existentialisme, et que c’est de son plein gré qu’il prête main forte à Merleau-Ponty et Sartre. Mais on peut toutefois conjecturer qu’il n’était peut-être pas conscient de tous les tenants et aboutissants du rôle qui fut le sien dans un débat très français et même très parisien qui, non sans stratégie, laissait la parole à des allemands (Löwith, Weil) et des belges (De Waelhens) pour décider du sort d’un mouvement philosophique qui n’était alors nulle part plus en vogue et plus en position de dominer les débats que dans l’Hexagone.  

Cela étant dit, nous reprendrons en fin de compte l’analyse de Janicaud dans Heidegger en France (t. 1, p. 127), qui est encore plus pertinente en 2016 qu’en 2001: « En fait, si le débat sur l’engagement politique de Heidegger doit s’envenimer encore bien plus par la suite, il n’est pas sûr qu’il aille plus et se porte plus à l’essentiel que ne l’ont fait Weil, De Waelhens et Löwith dès 1946-1948. On aurait eu intérêt à reprendre la discussion au point où ils l’avaient élevée plutôt que de croire que la découverte de faits isolés suffisait à faire avancer véritablement l’intelligence philosophique de l’imbroglio heideggérien ». Aujourd’hui la question se pose de savoir si les Cahiers noirs peuvent ou non être rangés parmi ces « faits isolés » ? Changent-ils ou non la donne ? C’est ce que leur réception, si on lui laisse une chance d’exister, contribuera peut-être à montrer. 


20 rue Jacob

Vendredi 11 Juin

       Cher ami,

Pardon de vous avoir laissé sans réponse et sans nouvelles depuis Mardi. J’ai passé tout mon temps à Lyon, pendant que votre lettre m’attendait ici. Et, depuis mon retour, je suis englouti  sous un flot de copies à corriger d’urgence pour les examens de Licence et pour le jury de l’Ecole normale où je suis cette année, ainsi que par les travaux ordinaires d’une revue qui cherche à rattraper son retard. Enfin ne m’en veuillez pas, ce n’est vraiment pas de ma faute. Oui, j’ai reçu votre réponse à Löwith, elle sera publiée (avec son texte) dans le numéro de Juillet ou dans celui d’Août.

Si vous avez un moment à partir de 5 heures, voulez-vous venir au cocktail Gallimard qui a lieu chaque vendredi 17 rue de l’Université. On vous demandera une carte à l’entrée, mais veuillez dire que vous venez de ma part et au besoin faites moi demander par la jeune fille qui contrôle les entrées. Je préviendrai de votre venue.

Si vous êtes pris cet après-midi, voulez-vous que nous déjeunions ensemble dimanche  ? C’est le seul repas que je voie qui soit commode et pas trop hâtif. S’il ne vous convient pas nous pourrions nous voir dans la journée de demain (pour l’après-midi veuillez me fixer une heure à partir de 15 heures).

L’adresse que je vous donne (20 rue Jacob) est celle d’un petit appartement meublé où nous venons d’entrer. Vous pouvez toujours m’y joindre.

Encore pardon ; veuillez, je vous prie, transmettre à Madame de Waelhens mes respectueux hommages, et acceptez mes bien sincères amitiés.

Maurice Merleau-Ponty


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Merleau-Ponty à De Waelhens (11 mars 1948)

Dans cette lettre classée E24(2), Merleau-Ponty remercie De Waelhens pour l’envoi de deux ouvrages : sa traduction, avec W. Biemel, de Vom Wesen der Wahrheit de Heidegger : De l’essence de la vérité, parue à Louvain chez Nauwelaerts en 1948 (108 p.) mais achevée dès décembre 1947 comme en témoigne la courte préface des traducteurs, et le livre d’Albert Michotte, professeur de psychologie expérimentale à Louvain et de renommée mondiale, intitulé La perception de la causalité (Editions de l’Institut supérieur de philosophie de Louvain, Louvain, 1948, « Etudes de psychologie », vol. VIII, 296 p.). Merleau-Ponty decouvre Michotte assez tard et s’attardera par la suite longuement sur son oeuvre dans ses cours à la Sorbonne puis au Collège de France (voir notamment L. Embree, « The Impression of Causality: Merleau-Ponty on Michotte », Chiasmi, 11, 2009, p. 311-319).

Cette lettre revient aussi sur le débat avec Löwith entamé dans les Temps Modernes récemment : le philosophe allemand n’a pas apprécié  que De Waelhens s’oppose frontalement à son étude et tienne à dissocier la pensée de Heidegger de son engagement politique. Impossible, insiste Löwith dans la réponse évoquée par cette lettre, qui paraîtra en août 1948, dans le n°35 des Temps Modernes, sous le titre « Réponse à M. De Waelhens » (p. 370-373). De Waelhens saisira l’occasion que lui offre ici Merleau-Ponty de répondre à cette réponse dans le même numéro, dans un texte intitulé « Heidegger et le nazisme. Réponse à une réponse » (p. 374-377) — et enfoncera le clou : « on ne peut déduire une politique déterminée d’une philosophie, bien que certaines politiques, en raison de la nature des rapports interhumains qu’elles mettent en œuvre, doivent être absolument condamnées au nom de certaines philosophies ».


Jeudi 11 <mars 1948>

Cher ami,

Comment vous remercier et du petit livre traduit de Heidegger, et du beau volume de Michotte (je suis en train de le lire) que vous avez bien voulu me faire adresser ? Je suis absolument confus et une fois de plus vous remercie de tout coeur.

Je vous transmets une réponse de Loewith à votre article sur lui. Elle me semblait conduire à une discussion heideggérienne un peu trop technique pour les Temps Modernes. Mais E. Weil, qui me l’a transmise, me fait observer que Loewith a une sorte de droit de réponse. Je vous envoie donc cette réponse en vous priant, si vous souhaitez y répondre à votre tour, de bien vouloir le faire assez tôt pour que les deux textes puissent paraître avant les vacances (…) La revue ne pourra leur donner qu’une petite place (…) Mais il y a quelque chose à dire à Loewith et, si vous voulez le dire, nous en serions enchantés.

Puis-je même vous proposer, si vous voyez quelqu’un autour de vous qui accepte de le faire, de faire mettre en français ces quelques pages de Loewith ? Vous savez qu’il n’est pas content de la traduction que nous avons faite de son texte, et je ne vois personne ici, pour le moment, qui puisse s’en charger. La rétribution serait celle d’une page originale.

J’espère vous revoir bientôt, je vous redis le souvenir que nous avons gardé de votre passage, et, en vous chargeant de présenter mes respectueux hommages à Madame de Waelhens, je vous prie de croire à ma très vive amitié.

Maurice Merleau-Ponty


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Albert Michotte

Merleau-Ponty à De Waelhens (27 février 1947)

Dans cette lettre de novembre 1947 (re)classée E24, Merleau-Ponty invite De Waelhens à publier ses recherches sur le rapport de Heidegger à la politique en général et au nazisme en particulier, alors que l' »affaire Heidegger » prend de plus en plus d’ampleur en France. Il s’agit notamment de donner la réplique à Karl Löwith, ancien disciple de Heidegger, qui a publié dans Les Temps Modernes (2/1946, pp. 343-360) son fameux texte : « Les implications politiques de la philosophie de l’existence chez Heidegger ». Mais aussi d’aller plus loin qu’Eric Weil, dans sa propre réponse à Löwith (« Le cas Heidegger », Les Temps Modernes, juillet 1947, pp. 128-138), semble-t-il jugée assez faible par Merleau-Ponty (alors que quelqu’un comme Dominique Janicaud soulignera au contraire sa « densité » et son « originalité », dans le premier volume de Heidegger en France, Paris, Albin Michel, p. 122 sqq.).


59 rue des Saints Pères

Paris VIe

Vendredi 27 février <1947>

Cher Monsieur et ami,

J’ai l’autre jour causé longuement avec Jacques Gérard et nous en sommes venus à parler de l’affaire Heidegger. J’ai alors dit à Gérard comme je regrettais que vous n’acceptiez pas de publier votre chapitre sur la politique de Heidegger, ou tout autre texte plus récent sur le même sujet, si vous le préférez. Gérard m’a répondu qu’il ne vous croyait pas, jusqu’ici, absolument opposé à une telle publication. Je me permets donc de revenir sur cette question et de vous demander plus clairement peut-être que je ne l’avais fait à votre passage, si vous accepteriez de donner aux Temps Modernes tout ou partie du chapitre que vous avez écrit, – ou, plus généralement, si vous ne voudriez pas répondre à l’article de K. Loewith publié par la revue il y a quelques mois. Je crois vous avoir dit qu’aucun de nous n’est d’accord avec Loewith.

Nous avons publié son article d’abord parce qu’il y a des extraits intéressants, ensuite parce que Loewith l’aurait passé ailleurs s’il n’avait pas été pris par nous, enfin parce qu’il pose la question d’une manière si naïve qu’il peut être l’occasion d’une bonne réponse. Cette réponse, j’avais d’abord pensé la faire. Réflexion faite, j’aimerais mieux que la cause philosophique de Heidegger apparaisse comme celle de beaucoup de Philosophes, et non pas seulement comme celle de notre petit groupe de Paris. C’est pourquoi je vous ai encouragé à publier votre chapitre, et, comme vous ne paraissiez pas décidé à le faire, j’ai demandé à E. Weil, un allemand hégélien, d’écrire quelque chose en réponse à Loewith. Mais son orientation est très différente de la vôtre, il ne connaît pas et n’estime pas Heidegger comme vous le faites, et il va de soi que son article n’épuisera pas la question. Je veux donc vous prier très instamment de reconsidérer la question et de me dire ce que finalement vous en pensez.

Nous avons été extrêmement heureux de vous revoir, Madame de Waehlens et vous et nous espérons que les Entretiens préparés par Gérard nous donneront l’occasion d’une nouvelle rencontre en Belgique. Au revoir, cher Monsieur ; veuillez, je vous prie, présenter mes respectueux hommages à Madame de Waehlens et accepter vous-même l’expression de mon entière sympathie.

Maurice Merleau-Ponty